Article Ami du XXème : « Météo Taizé Paris »

Météo Taizé Paris :
Ciel bleu et Tourbillon Intérieur

Quand on me demande comment se sont passées les rencontres de Taizé, une image s’applique assez vite à mon propre vécu: un vrai tourbillon !

Pourtant, on n’en était pas à la tempête Goretti ni aux chutes de neige et un anti-cyclone d’hiver a béni le ciel parisien entre le 26 décembre et le 1er janvier.

Cela valait mieux pour les 15 000 pèlerins de 18 à 35 ans, venus de toute l’Europe- dont une délégation Ukrainienne- pour 4 jours de prières, de rencontres, de conférences et de célébrations de la paix. Elles et ils se sont réuni.e.s comme chaque année à l’invitation de la communauté oecuménique bourguignonne de Taizé, qui oeuvre tant pour la paix et le rapprochement des chrétiens.

Cette année, c’est Paris qui était choisie pour être le lieu d’accueil des réjouissances, et cela n’avait pas été le cas depuis 2002. De nombreuses paroisses dans toute la capitale et l’Île-de-France ont été mobilisées. Le plan : nourrir les pèlerins sur le Champs de Mars et les faire loger chez l’habitant. Un sacré challenge ! Le credo : 2m2. A savoir : si vous avez 2m2, vous pouvez accueillir ! (sans oublier le petit-déjeuner). Encore faut-il vouloir ouvrir la porte à ces jeunes campeurs de la foi, qui souvent ne parlent pas français et parfois pas très bien l’anglais…
Ainsi notre paroisse a été sollicitée comme tant d’autres, un matin de novembre par un jeune délégué allemand, Oliver, qui sera par la suite notre guide à toutes les étapes de la préparation. Et comme nous sommes une petite paroisse, nous ferions équipe avec la communauté de Notre Dame des Otages, rue Haxo, et celle du Coeur Eucharistique de Jésus, rue du Lieutenant Chauré.

Mais qui pouvait croire qu’en à peine plus d’un mois, nous trouverions assez de familles pour loger une cinquantaine d’inconnus venus de l’étranger, alors que la confiance s’érode et que tant de parisiens quittent leur foyer en fin d’année ? Qui pouvait croire qu’on trouverait les ressources pour accueillir et faire dîner tout ces jeunes à leur arrivée, alors que tant de paroissiens-et surtout de paroissiennes- venaient de s’investir bravement pour faire perdurer notre rendez-vous traditionnel de la braderie de fin d’année (anciennement journées d’amitiés) ? Qui pouvait croire qu’on trouverait des animateurs de chant pour animer des prières commençant à 8h30 le matin avec des chants de Taizé -très populaires chez les plus jeunes mais peu connus des habitués de notre paroisse- alors que l’hiver avait déjà lancé sur nous ses virus tueurs de cordes vocales ?

Parmi les plus motivés, on trouve les quelques connaisseurs de la communauté des Taizé, ceux qui ont déjà profité des rencontres d’autres années et avaient envie de rendre la pareille, ou encore les inconditionnels des grands rassemblements type JMJ et autres Congrès mission. Mais passé ces premiers élans, on était encore loin du compte… Le temps filait, les propositions ne se déclaraient pas, il était trop tard pour s’associer à la communauté protestante du quartier… Il fallait envisager un plan B et la communauté de Notre Dame de la Croix, bien plus importante, était toute prête à centraliser les arrivées. Les Rencontres auraient eu lieu bien sûr, mais pas chez nous, juste à côté. C’est dommage étant donné qu’un événement pareil ne se présente pas tous les jours. Après nos premiers efforts, je compte parmi ceux que la perspective n’enchantait guère. Les rencontres parisiennes de Taizé devaient aussi avoir lieu chez nous, dans le Haut Ménilmontant. Montrons à nos frères et soeurs notre Paris, notre quartier, notre diversité et notre foi !

A Notre Dame de Lourdes, nous n’avons pas de grandes cloches, mais le Père Xavier sait les faire résonner aux oreilles des paroissiens quand il le faut : « N’attendez pas le dernier moment ou ces rencontres n’auront pas lieu chez nous ! » a-t-il lancé un dimanche de décembre, alors que l’échéance approchait.

Et comme si elles avaient été jusque là un peu engourdie par le froid, les propositions se sont tout à coup fait plus nombreuses, certaines familles proposant même de laisser les clés de leur appartement pendant qu’elles seraient en vacances. Taizé n’en demandait pas tant, mais vous y réfléchirez à deux fois avant de critiquer le manque de générosité des parisiens. En plus de ces offres d’hébergement, ceux qui ne pouvaient pas accueillir proposèrent leurs spécialités culinaires sucrées et salées pour le dîner d’accueil, le réveillon de la Saint Sylvestre et le déjeuner du Nouvel an. Paulette et Maguelonne ont même fait équipe : « On laisse l’appartement et vous vous occupez des petits-déjeuner, ça vous va ? » Et hop, 6 pèlerins de plus de casés !

Après avoir recruté en plus Jacqueline, Chimène, Jean-Louis et Aline, Mélissa, Aldina, Emmanuel et Caroline, Dominique, Karell, Brigitte, Élise, Genèse, Thomas, Marie-Elisabeth, Michèle et Gilles, Nadia, Raphaèle, Nathalie et François, Jean-Louis et Marie, nous avions de quoi loger et nourrir un peu plus de 30 personnes. Et finalement cela a suffit aux équipes organisatrices pour nous octroyer le statut de paroisse accueillante.

Après ça, il fallait assurer. Nous avions dit aux familles accueillantes : « venez chercher vos invités le 28 au soir, faites en sorte qu’ils et elles soient en forme pour la prière matinale du lendemain, on s’occupe du reste ! ». Mais qui ça « on » ? Il fallait encore une équipe pour accueillir, enregistrer, guider, accompagner, faire des courses préparer la salle du dîner… C’est que sont entrés en action une équipe de choc venue du Coeur Eucharistique, paroisse du père Maxime et accueillant l’aumônerie des jeunes. Agathe, Yassine, Léa, Line, Lygra, Matéo et Kélian ont brillamment oeuvrés, parfois dans l’ombre, pour que les pèlerins, qui pour beaucoup avaient leur âge, reçoivent un accueil chaleureux : une boisson chaude à leur arrivée, un endroit où poser leurs bagages, une grande table dressée et bien décorée dans les salles paroissiales… et toutes ces petites attentions informelles qui font honneur à ces jeunes lycéens et étudiants, qui n’avaient peut être pas prévus cela pour leurs vacances d’hiver.

Il y a encore beaucoup de contributions et de petites mains à remercier, notamment l’accueil du Père Juan dans l’église et les salles paroissiales de Notre Dame des Otages, lors de notre première prière, les sacristains et sacristines qui ont préparé les espaces de prière et de discussion pour notre venue, Inès, une autre bénévole du Coeur Eucharistique qui a découvert le principe même des rencontres et Taizé en nous offrant une collation après la prière du matin, ceux et celles qui se sont joints à notre prière, avec des chants parfois en langue étrangère, celles qui nous ont apporté un petit plat en dernière minute pour le réveillon de la Saint Sylvestre…

Pour les jeunes accueillis, les journées étaient bien remplies, aussi sportives que méditatives, avec trois prières par jour : matin dans les paroisses d’accueil, midi dans les églises et les temples parisiens, et le soir 2 fois à l’Accor Arena de Paris Bercy (filmées par KTO). Après la prière du matin, de 9h30 à 11h environ, il y avait des cercles de discussion dans les paroisses d’accueil, avec des points de réflexion basés sur les évangiles, fournis par Taizé, que les jeunes pouvaient consulter sur une application ad hoc. Ensuite, il partait récupérer leur déjeuner et leur dîner sur le champs de mars, au pieds de la Tour Eiffel, sous de grands chapiteaux blancs montés pour l’occasion, avec les lignes de distribution bien organisées et le thé en granulé que les familiers de Taizé connaissent bien. L’après-midi après la prière dans le centre, différents lieux proposaient conférences, pièces de théâtre, visites guidées, ateliers, débats, sur des thèmes aussi différents que l’écologie, l’aide aux pauvres, l’implication des chrétiens dans la vie civile, la place des femmes, l’histoire des guerres de religion à Paris, le patrimoine de Notre Dame, l’orgue de St Eustache… Il y en avait vraiment pour tous les goûts, toutes les préoccupations, tous les engagements.

J’ai pour ma part été très marquée par une conférence donnée au Temple de Pentemont Luxembourg par des théologiennes : une orthodoxe française, une protestante suisse et une française, une catholique américaine et une anglicane. Certaines sont aussi pasteures de leur communauté et d’autres sont engagées dans une église qui refusent cette possibilité aux femmes, sans moins en assumer leur contribution d’universitaire et défendant leur parole dans un environnement encore très patriarcale. Chacune selon son chemin nous éclaire sur les Écritures, sur la place des femmes dans un monde encore dominé par les hommes et la contribution des chrétiennes pour la connaissance et la paix.

C’est grâce à l’aide précieuse de Charlotte, venue de Boulogne-sur-mer, et d’Anna venue de République Tchèque (au français perfectionné à Strasbourg où elle a étudié et travaillé), que j’ai pu profiter de ces rencontres aux côtés des milliers de pèlerins venus à Paris. En effet, en plus des jeunes inscrits dès le 28 décembre, il y avait aussi des volontaires, venus aussi de toute l’Europe, mais pour des missions et services bien précis : chorale, distribution des repas, soutien des paroisses accueillantes… C’est ainsi que nos avons pu profiter des belles harmonies de Janus, volontaire allemand et musicien hors paire qui nous a guidé dans les chants de Taizé, du très populaire « Nada Te Turbe » au latin « Laude omnes gentes », en passant par des chants en ukrainien et des nouveautés composées pour l’occasion.

Ce programme très riche s’est terminé par un réveillon dans les paroisses : veillée de prière à Notre Dame de Lourdes et fête dans les salles paroissiales. Pour ma part, c’était la première fois que je passais minuit dans une église pour le jour de l’an. Et c’était très émouvant de s’y souhaiter avec les tous les gens présents ce soir là, une belle et sainte année 2026. Résonnant de toutes ces langues et tout ces chants d’espérance, celle-ci pouvait vraiment commencer sous le signe de la paix, en ce qui nous concernait.

Pour la petite réception qui suivait, chaque groupe national était invité à présenter quelque chose de son pays ou de sa région : chant, danse, tradition… Nous avons donc : avalé autant de raisins qu’il y a de coups de minuit avec nos collègues Espagnoles, joué aux cavaliers avec nos amis Croates, dansé en farandole aussi bien que possible, sans arriver à la cheville de notre concitoyen Hongrois, été charmé par la chanson favorite de Jean-Paul II en polonais, été pliés en deux de rire en mimant une improbable chanson allemande, repris en choeur des chants de Noël créoles, rajouté une louche de « french touch » avec « Aux champs Elysées » de Joe Dassin ainsi qu’une vibrante marseillaise. Comme prévu, la soirée n’a pas dépassé 2h et vu le programme chargé et les émotions des jours précédents, chacune et chacun était heureux de retrouver son sac de couchage, le coeur illuminé par tant de rires et de beaux moments partagés.

Le 1er janvier au matin, nous nous sommes retrouvés pour une dernière messe au Coeur Eucharistique, officiée par le Père Maxime qui a traduit certaines parties de son homélie en anglais… et même en espagnol, décrochant un large sourire de surprise et de gratitude de la part des participantes ibériques.

Après cette dernière bénédiction, certains sont retournés chez leurs accueillant pour un déjeuner en famille, d’autres ont partagés de nouveaux des petits plats cuisinés maison par des bénévoles au patronage du Coeur Eucharistique. Autant dire qu’après cela, les corps et les esprits étaient rassasiés, du moins on l’espère. Personne n’a vécu les mêmes rencontres. Certains jeunes ont été plus attiré par les lumières des Champs Élysées, du Louvre ou de Versailles plutôt que par certaines propositions du programme (et comment leur en vouloir, pour ceux qui n’avaient jamais vu notre belle capitale?), mais dans l’ensemble, la ferveur, les découvertes, la fraternité et la prière étaient bien au rendez-vous. Nul doute que nos jeunes frère set soeurs sont repartis plein de beaux souvenirs en tête et qu’ils et elles nous ont rappelé, cela ne fait jamais de mal, que nous ne sommes pas seuls sur cette planète.

Et en dézoomant un peu, ces rencontres m’ont aussi permis de mieux découvrir les chrétiens de mon quartier, de belles personnes qui ont ouvert leur portes et leur coeur. Pour cela je me sens pleine de gratitude. Un certain grand auteur français parlait il me semble d’une « tempête sous un crâne » en évoquant une grâce reçue de manière inattendue. Hé bien, de la tempête au tourbillon on n’est pas loin de ce souffle qui nous a porté, dans nos corps et dans nos âmes. Espérons que ce souffle continue de nous porter vers la paix, dont nous avons plus que jamais besoin.
Qui pouvait croire qu’on arriverait à faire tout ça ? A aller au bout de ces préparatifs et assurer notre mission d’accueil ? À vivre et partager tout cela ? Il faut croire que nous avons la foi !

(Article publié avec l’aimable autorisation  de l’Ami du XXème)